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Yaoundé - 12 juillet 2020 -
Actualités Investir Au Cameroun

Robert Beidi : avec le Covid-19, « la distanciation sociale deviendra un thème économique majeur »

Robert Beidi : avec le Covid-19, « la distanciation sociale deviendra un thème économique majeur »

(Investir au Cameroun) - Titulaire du MBA de IMD Business School, en Suisse, et du Master of Science in Management de l’EM Lyon Business School, en France, Robert Beidi est un expert multidimensionnel. Ingénieur statisticien économiste, titulaire d’un Master en économétrie de l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, il a assuré d’importantes fonctions au sein de banques en Europe et en Afrique. Aujourd’hui, il opère dans le secteur des assurances où il est COO dans un grand groupe panafricain. Expert en stratégie, il apporte sa contribution aux réflexions sur les plans d’émergence des différents pays africains. C’est avec ce passionné de la finance et de l’économie qu’Investir au Cameroun tente de décrypter la crise du Coronavirus dans le monde, avec un ancrage sur le cas du Cameroun.

Investir au Cameroun : Dans une étude sommaire publiée le 13 mars 2020, le bureau Afrique central de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (ECA) annonce des pertes économiques équivalentes à 4,1% du PIB au Cameroun, à cause de la crise du Coronavirus. Quels commentaires pouvez-vous faire de cette statistique ?

Robert Beidi : La crise du Coronavirus représente en effet le plus grand défi que les économies d’Afrique et plus généralement du monde ont connu au cours des 10 dernières années. Il est déjà à peu près certain qu’elle aura un impact plus étendu et plus profond que la crise financière de 2007.

Toutefois, dans la plupart des dernières simulations faites par différentes agences de prévision économique, en cas de crise dure ne dépassant pas 3 mois, le Cameroun affichera tout de même sur 2020 une croissance économique enviable de l’ordre d’1 à 2% selon les agences. Cette performance viendra principalement de la diversification de son économie et des différentes réformes économiques effectuées ces dernières années sous l’impulsion du FMI.

Le Cameroun s’en tirera beaucoup mieux que tous ses voisins de la Cemac et le Nigeria. Ces pays, producteurs de pétrole pour la plupart, devraient tous enregistrer une forte baisse de l’activité économique.

IC : La publication de cette étude est survenue avant la prise de mesures radicales par le gouvernement camerounais, à l’effet d’éviter la propagation de la pandémie. Ces mesures vont de la fermeture des frontières (même si les échanges commerciaux vont se poursuivre avec les avions cargos et navires) à la réduction des déplacements dans le pays, la limitation des flux dans les marchés et la régulation de l’ouverture de certains commerces. Quel impact ces décisions gouvernementales peuvent-elles avoir sur les prévisions initiales de l’ECA ?

RB : La vraie question est de savoir si ces mesures seront suffisantes pour endiguer la propagation de la crise sanitaire. La réponse est probablement négative, car de vrais obstacles se poseront lors de leur mise en œuvre. Ainsi, il faudra concilier deux exigences presque antagonistes : la lutte contre la propagation de la pandémie du Coronavirus ou Covid-19 et la nécessité de permettre à l’économie, surtout informelle, de continuer d’avancer. Cela laisse très peu de marge de manœuvre à l’action des pouvoirs publics pour ériger une barrière face à l’avancée du Coronavirus. Et comme les statistiques épidémiologiques du Coronavirus ne peuvent donc qu’augmenter, le Gouvernement se verra dans l’obligation de renforcer l’actuel dispositif pour stopper la chaîne de contamination.

IC : L’étude susmentionnée s’appuie principalement sur les revenus du pétrole (-2%), du tourisme (-1,5%) et d’autres produits exportés par le Cameroun (-0,6%). Quelles autres activités économiques seront les plus touchées par cette crise, selon vous ?

RB : Cette étude malheureusement se limite essentiellement aux secteurs générateurs de devises. Il ne faut pas négliger l’aspect de diversification de l’économie camerounaise. Ainsi, aux côtés des secteurs de rente, il y a aussi une vraie économie nationale sur laquelle il importe également de mesurer l’impact du Coronavirus.

Le transport urbain et interurbain fait ainsi partie des principales victimes du Coronavirus (mototaxis, taxis, bus de transport de voyageurs, etc.), du fait de la réduction drastique des déplacements par les populations. Et cela a un effet direct, très perceptible, sur la distribution de produits pétroliers. L’on n’observe plus du tout des files d’attente dans les stations-service.

L’hôtellerie et la restauration ne sont pas en reste ; ils présentent un visage témoignant d’une profonde détresse, qui durera encore plusieurs semaines.

IC : De votre point de vue, comment un entrepreneur peut-il s’adapter à un contexte de pandémie du Coronavirus dans un pays comme le Cameroun ?

RB : C’est le moment de s’inspirer de ce proverbe chinois qui dit que dans chaque crise il y a une opportunité. Et pour capter cette opportunité, deux attitudes sont envisageables. La première consiste à identifier des besoins spécifiques émanant de cette crise et à y répondre en fournissant des produits recherchés pendant cette crise, mais qui le seront également après. C’est le cas, par exemple, des gels hydroalcooliques qui auront un bel avenir devant eux. De manière générale, tout ce qui porte sur l’hygiène corporelle outdoor, c’est-à-dire hors du domicile, prospérera.

La deuxième consiste à se dire que cette crise provoquera des transformations structurelles de la société, et à anticiper ces changements en mettant rapidement sur le marché soit des produits nouveaux correspondant à cette évolution, soit un service différencié qui tient compte de ce changement sociétal. Pour être concret, la distanciation sociale très probablement deviendra un thème économique majeur dans les années à venir. Il s’agit simplement du fait que la présente crise créera une phobie prononcée auprès d’une frange importante de la population à côtoyer des inconnus. De cela naîtront ou s’accentueront dans notre milieu le télétravail, le téléenseignement, la télémédecine, le paiement digital, mais également, et pourquoi pas l’identification par la reconnaissance de l’iris, au détriment de l’empreinte digitale, ainsi que des services de courses pour particuliers et entreprises, pour ne citer que ceux-ci.

IC : Quels types de mesures d’accompagnement le gouvernement camerounais peut-il mettre en place pour atténuer le choc du Coronavirus sur les entreprises ?

RB : La meilleure aide que le gouvernement puisse apporter aux entreprises est de tout mettre en œuvre pour rapidement endiguer cette crise sanitaire. Nous ne sommes pas les États-Unis qui peuvent lancer un plan massif de soutien économique de 2000 milliards de dollars ; notre dispositif sanitaire n’est pas capable de faire face à une crise sanitaire qui produirait quotidiennement des centaines de nouveaux cas ; nos entreprises n’ont pas un matelas de trésorerie leur permettant de tenir plusieurs mois sans encaissement ; pour finir, nos États n’ont pas des marges de manœuvre considérables pour une importante intervention dans la durée.

Le Gicam (Groupement inter-patronal du Cameroun), qui est la principale organisation patronale au Cameroun a fait des propositions intéressantes pour le soutien au secteur privé. Je voudrais surtout citer les recommandations du secrétariat permanent du Programme des réformes économiques et financières de la Cemac (Pref-Cemac) qui portent sur plusieurs aspects : un moratoire d’un an sur l’application des critères de surveillance multilatérale pouvant affecter le recours par les États à l’appel public à l’épargne ; une invitation à engager des négociations avec les principaux partenaires bilatéraux et multilatéraux afin de rééchelonner les échéances courantes de la dette extérieure ; des mesures budgétaires jusqu’à une loi de finance rectificative pour réorienter les dépenses vers la gestion de la présente crise ; la politique monétaire par une baisse des taux directeurs, ainsi que la stabilité monétaire et celle du système financier. Ces recommandations méritent l’attention des pouvoirs publics.

Sur le plan de l’accompagnement, deux priorités doivent orienter l’action des pouvoirs publics : la préservation de l’emploi et le maintien d’une situation décente de trésorerie au sein des entreprises. Et lorsque l’on analyse convenablement les recommandations du Pref-Cemac susmentionnées, elles visent ce double objectif.

En tout état de cause, et malgré nos faiblesses structurelles, gérer la crise sanitaire sera moins difficile et beaucoup moins cher que gérer une éventuelle crise économique qui en résulterait. L’accent doit donc dans l’immédiat être mis sur la gestion de la crise sanitaire.

IC : En cas d’absence de mesures d’accompagnement, quels risques majeurs pèsent-ils sur les structures de production de richesses installées au Cameroun, en particulier, et sur l’économie nationale, en général ?

RB : Ce qu’il faut déjà reconnaître c’est que tous les secteurs d’activité ne seront pas affectés de la même manière par le Coronavirus. Certains secteurs seront beaucoup plus affectés que d’autres (hôtellerie, restauration, transport, commerce). Pour ces derniers, seules des actions ciblées sont susceptibles d’éviter le pire, c’est-à-dire la déstabilisation de la filière. Pour ce faire, il faut se souvenir que chaque secteur interagit avec d’autres secteurs d’activité. Ainsi, le secteur de l’hôtellerie est client du commerce agroalimentaire, de l’aviculture, de la boulangerie, de l’électricité, etc. Celui du transport est client du secteur de la distribution de produits pétroliers. Des problèmes dans un secteur donné peuvent ainsi avoir des répercussions successives jusqu’à toucher des activités apparemment lointaines.

Il faut donc identifier les secteurs les plus à risque et y apporter des réponses rapides pour couper toute chaîne de transmission de leurs difficultés à d’autres secteurs d’activité.

IC : Quelle est l’importance de l’assurance, aussi bien pour les personnes physiques que les entreprises, face à une pandémie mondiale comme celle que vit actuellement le monde ?

RB : L’assurance joue dans un pays un rôle de stabilisateur économique et social. Elle permet de prendre les risques qui pèsent sur les agents économiques et les amortit en les répartissant sur une population beaucoup plus grande, permettant ainsi de maintenir l’ordre économique et social. Le risque passe de « facteur de vulnérabilité » à « facteur sous contrôle ».

Les pays qui sortiront le mieux de cette crise seront d’une part ceux pour lesquels les agents économiques auront le plus transféré les différents risques aux assureurs, et d’autre part ceux pour lesquels l’État sera suffisamment fort pour agir à grande échelle en tant qu’assureur en dernier ressort. Car, comme vous le constatez bien, cette crise surpasse la capacité individuelle de gestion des agents économiques.

IC : Le scénario de l’essoufflement du secteur des assurances face à l’ampleur des dégâts causés par le Coronavirus et les mesures drastiques prises par les États pour le contenir, n’est-il pas également envisageable ?

RB : La situation est différente selon qu’il s’agit des pays développés ou des pays en développement, en particulier l’Afrique subsaharienne et spécifiquement le Cameroun.

Dans les pays développés, l’année 2019 a été un bon millésime pour les assureurs, contrastant avec les précédentes années où le nombre particulièrement élevé de catastrophes naturelles (incendies, cyclones, inondations) avait sérieusement endommagé la performance du secteur. Le relèvement des primes d’assurance, en particulier sur les risques des entreprises, a permis de consolider les marges bénéficiaires. Pour ces derniers, la crise du Coronavirus est susceptible de ramener le secteur au rouge, ceci d’une part par la remontée des sinistres (sur les branches maladie et pertes d’exploitation), et d’autre part par une chute des rendements des marchés financiers.  

En Afrique la situation est somme toute différente. En ce qui concerne les 14 pays de la Conférence inter africaine des marchés d’assurance (Cima), le relèvement du seuil minimum de capital social à 3 milliards FCFA l’année dernière écarte d’emblée tout risque systémique pour ce secteur. De plus, les principaux risques susceptibles de bondir avec la crise du Coronavirus ne sont pas parmi les plus demandés au Cameroun ou dans les autres pays d’Afrique subsaharienne (pertes d’exploitation). Quant à l’assurance maladie, les symptômes cliniques du Coronavirus sont déjà pris en charge et ne représentent pas un défi particulier pour les assureurs.

Ce qui pourrait constituer une interrogation c’est la mise sous respiration artificielle des patients en état grave ; c’est le volet le plus cher de la prise en charge médicale du Coronavirus. Or la rareté des respirateurs au Cameroun et plus généralement en Afrique subsaharienne plafonne de facto le nombre de personnes pouvant recourir aux respirateurs artificiels, et par conséquent sur le coût global pour les assureurs de l’épidémie du Coronavirus. On estime à 200 le nombre de lits disponibles au Cameroun en matière d’assistance respiratoire ; aucun pays d’Afrique subsaharienne ne dispose de 1 000 lits avec assistance respiratoire.

Ce qu’il faut plutôt noter, c’est que la plus grande prise de conscience des populations et agents économiques à la notion du risque engendrera un véritable bond de l’assurance qui sera perceptible dès la sortie de la crise. Il s’agit d’une dynamique que les autres pays ont connue : dès lors qu’une assurance n’est pas obligatoire, c’est souvent par des crises qu’elle obtient une large adoption. En Afrique, l’assurance est certainement l’un des secteurs qui à terme profiteront le plus de cette crise que nous traversons. Avec un taux de pénétration de seulement 2% au Cameroun, les besoins de couverture pour les particuliers et entreprises sont gigantesques ; les fondamentaux économiques et les perspectives économiques à long terme sont parmi les plus solides au monde ; et la démographie y est favorable. J’invite donc les investisseurs intéressés par le continent africain à se pencher sérieusement sur le secteur des assurances.

IC : Que répondriez-vous à ceux qui pensent que cette pandémie va redessiner la carte économique mondiale ?

RB : Je ne pense pas qu’elle redéfinira le rapport de force entre nations ; les grands équilibres resteront les mêmes. Je pense par contre d’une part qu’elle redéfinira la dynamique à l’intérieur des pays et d’autre part qu’elle rabattra les cartes au niveau sectoriel à l’échelle internationale. En effet, au sein des pays, les entreprises les plus agiles et les plus innovantes auront des opportunités de gain substantiel de parts de marché, car il y aura des modifications d’habitudes de consommation, et cette logique se retrouvera également au niveau transnational où ces mêmes acteurs bénéficieront des opportunités qu’offre la mondialisation pour dominer leur secteur à l’échelle internationale.

IC : Qu’adviendra-t-il à l’Afrique ?

RB : L’Afrique sera ce qu’elle aura choisi d’être. Les pays vivent une crise intérieure si profonde que nul ne se préoccupe des manœuvres stratégiques qu’un autre serait en train de mener.

Le grand risque qui pointe pour les pays africains est celui du découplage avec l’Occident sur l’évolution de la pandémie du Coronavirus. La Chine a annoncé la fin de la propagation du Coronavirus sur son territoire. Nous savons les mesures exceptionnelles par lesquelles la Chine est passée pour arriver à ce résultat. De son côté, l’essentiel de l’Europe est en confinement depuis des semaines et pour des semaines encore. De même pour l’Amérique du Nord, l’Amérique Latine et l’Asie. En Afrique il n’y a pas de lisibilité sur une stratégie du continent ; beaucoup de mesures sont largement en deçà de celles prises par les pays occidentaux pour endiguer la propagation du même virus. Il aurait fallu tôt au début de la crise qu’une session extraordinaire de l’Union africaine se tienne et que des mesures concertées soient prises. Des actions identiques et concertées sur l’ensemble du continent auraient constitué une « Muraille d’Afrique » au Coronavirus, ceci d’autant plus que pour le continent, il s’agit d’une maladie importée et qui y est apparu assez tardivement.

Ce qui pourrait malheureusement advenir dans les prochaines semaines c’est que la maladie soit encore dans une phase ascendante en Afrique alors qu’elle aura entamé un reflux ailleurs dans le monde. Une telle éventualité causerait des dommages sans précédent sur l’Afrique en termes d’isolement social, économique et même culturel. Cela pourrait aller jusqu’à l’exclusion de plusieurs produits africains du commerce international, non pas par les États occidentaux, mais par les entreprises importatrices du fait des appréhensions de la part de leur clientèle. En effet, la situation de psychose que cette maladie crée actuellement en Europe avec des centaines de morts quotidiennement amènera très légitimement ces pays à se surprotéger par la suite. Il vaudra alors mieux pour le reste du monde ne pas être suspecté d’être porteur du virus.

Entretien avec Brice R. Mbodiam pour le magazine Investir au Cameroun (avril 2020)

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